46
Ils partirent aux premiÈres lueurs de l’aube. Bien avant la relève de la garde, et même les premières rondes, Rhapsody avait retrouvé ses amis dans la lande, équipés pour un mois de voyage, en tenue adéquate et l’expression sinistre.
Les senteurs épicées de l’automne flottaient dans l’air et réclamaient leur attention. Pendant que les hommes vérifiaient leur harnachement, Rhapsody ferma les yeux et songea à la dernière occasion où elle avait humé l’odeur des feuilles qui se consumaient portée par un vent de plus en plus mordant.
Pour la première fois depuis longtemps, elle se remémora l’Île et constata que ses souvenirs étaient moins pénibles que la réalité du présent. La saison des moissons avait été pleine d’excitation, l’air saturé de promesses et de menaces ; c’était un temps romanesque et enivrant, bien plus que l’été, une période où les choses les plus insignifiantes prenaient de l’importance et le sang remontait constamment à fleur de peau. Quels que soient tes espoirs, il te faut les saisir, paraissait dire la Terre en se parant de ses magnifiques tenues de funérailles. Le temps vient à manquer, l’hiver approche.
« Prête, ma chérie ? »
La voix grondante de Grunthor avait brisé ses rêveries.
Rhapsody jeta un regard aux champs qui les cernaient, révélés par la clarté grisâtre qui précède l’aube. Il avait gelé pendant la nuit et le sol miroitait sous l’éclat de Clarion l’Étoile du Jour. Une épée qu’elle rengaina avant d’accorder une caresse aux écailles de dragon de sa cuirasse.
« Oui, dit-elle. En route. »
Le soleil franchissait la crête du plus haut des escarpements quand les Trois atteignirent le sommet. Ils avaient gravi les Dents sans bruit, leurs ombres se fondant dans celles des pics eux-mêmes, aussi étirées et pointues que des crocs dans la vallée en contrebas.
Des hauteurs, la gorge impressionnante évoquait une fine corde posée au pied des monts. Achmed se dressait au cœur des nuages emballés pour parcourir du regard la chaîne de montagnes, étudier les steppes et les champs de Bethe Corbair visibles au-delà, sans faire cas des hurlements du vent. Il avait le monde à ses pieds lorsqu’il effectua une lente rotation sur lui-même pour scruter l’horizon, avant d’aller s’asseoir au point le plus élevé et vider son esprit.
Rhapsody avait reçu pour instructions de se taire, de ne faire aucun bruit. À l’exception de Grunthor, elle était la première personne autorisée à voir Achmed flairer une piste, et elle était parfaitement consciente de la confiance que cela impliquait. Elle retint son souffle lorsqu’il ferma les yeux et entrebâilla la bouche pour inhaler l’air raréfié et l’humidité des nuages. Il gardait une main serrée sur la chemise souillée par le sang séché du Rakshas et l’autre ouverte et levée, comme pour déterminer d’où venait le vent.
La respiration d’Achmed se fit mesurée et profonde, chaque inspiration étant un peu plus lente que la précédente. Lorsqu’il eut trouvé le rythme qui convenait, il reporta son attention sur les battements de son cœur et sa tension artérielle, qu’il réduisit par la seule force de sa volonté, abaissant ses pulsations cardiaques au minimum requis pour assurer sa survie. Après quoi il chassa de son esprit toutes les pensées parasites, le laissant vierge à l’exception d’une couleur : le rouge. Tout le reste s’effaça et il n’eut plus que du sang devant son œil mental.
Un peu plus tôt les sons et les sensations accompagnant des millions de battements de cœur l’auraient terrassé. Il venait de réduire leur nombre à quelques milliers et, s’il identifia aussitôt ceux de Rhapsody et de Grunthor, les autres étaient lointains, de simples palpitations aux confins de son champ de perception.
Puis il l’entendit. À mi-distance, pas très loin de là. Il reconnaissait le rythme très particulier du cœur du Rakshas, il sentait les pulsations de son sang à l’extrémité des doigts de sa main levée. Le sang du démon, mêlé au sang d’un animal. Le sang sur la chemise, le sang dans ces veines… tout correspondait.
Achmed demeurait totalement immobile et silencieux. Il cessa de contrôler son propre cœur qui calqua son rythme sur celui de la création démoniaque. On aurait pu comparer cela à essayer de saisir un moucheron en plein vol. Il ne put tout d’abord se synchroniser que sur un battement sur cinq, puis sur deux, jusqu’au moment où ils furent simultanés. Leurs cœurs s’étaient verrouillés l’un à l’autre, et Achmed sourit.
Il rouvrit lentement les yeux.
Rhapsody avait observé la scène avec patience, consciente qu’il lui faudrait peut-être des heures ou des jours pour trouver le bon rythme, s’il y réussissait. Elle fut donc surprise de voir Grunthor saisir sa hallebarde et se lever d’un bond. L’attitude d’Achmed restait inchangée, mais le sergent avait de toute évidence remarqué quelque chose. À peine eut-elle le temps de se mettre debout qu’Achmed s’éloignait.
Il se déplaçait comme un chien de chasse suivant une piste. Il filait vers le bas de la montagne et – pour ne pas risquer de semer ses compagnons – il demeurait dans les secteurs éclairés et sur des chemins empruntés par le vent au lieu de se dissimuler comme le voulait son instinct. Il se laissait guider par les battements de son cœur, se dirigeant sans dévier vers le Rakshas. Grunthor l’avait accompagné dans de telles chasses à une ou deux occasions, ce qui rendait plus aisée la tâche de rester dans le champ de vision de ses compagnons sans perdre la trace. Il savait pouvoir compter sur son expérience.
Rhapsody et Grunthor calquèrent leur allure sur la sienne. Rhapsody était sidérée par la vitesse à laquelle il se déplaçait sans pour autant courir. Il descendait rapidement la sente irrégulière en direction de secteurs plus abrupts sur lesquels il s’abaissait à la façon d’une araignée. Il dut s’arrêter pour permettre à ses compagnons de franchir ces passages accidentés sans risquer une chute probablement mortelle, mais il redevint aussi rapide que le vent sitôt de retour sur la lande.
Jo attendait au pied d’une crête adjacente. Malgré les précautions qu’ils avaient prises pour s’éclipser discrètement, elle s’était éveillée en pleine nuit et les avait suivis. Elle les avait laissés gagner seuls le sommet de l’à-pic pour ne pas leur révéler sa présence, mais elle savait qu’ils finiraient pas redescendre et elle s’était postée au bas de la pente d’où elle avait observé l’ascension de leurs trois minuscules silhouettes noires sous l’éclat aveuglant du soleil.
Que font-ils ? se demanda-t-elle. Qu’est-ce que je fiche ici ? Elle n’était plus maîtresse de ses actes, elle s’abandonnait à un étrange sentiment, une détermination qui vrillait son estomac et s’accompagnait d’étourdissements chaque fois qu’elle se manifestait, l’incitant à se déplacer comme en un rêve. Cela lui rappelait l’époque où Cutter, un de ses maîtres des choses de la rue, lui avait donné à mastiquer des champignons en lui promettant d’avoir d’agréables visions, de voir des couleurs magnifiques. Elle avait plongé dans une transe cauchemardesque et une paranoïa épouvantable et interminable. Mais c’était à présent bien plus pénible encore. L’effet des hallucinogènes avait fini par s’estomper alors que ceci semblait ne pas avoir de fin. Elle redoutait de vivre ainsi jusqu’à sa mort.
D’étranges pensées venaient la harceler pendant ses périodes d’éveil, désirs de meurtre et de violence à la fois angoissants et fascinants. Quelques jours plus tôt, elle avait été ravie d’assister à l’affrontement de deux jeunes Bolgs, et voir le sang de ces enfants couler l’avait emplie d’excitation. Quand l’un d’eux avait hurlé de souffrance, avec un bras tordu selon un angle qui n’avait rien de naturel, ce qu’elle avait éprouvé s’apparentait presque à du plaisir sexuel. Que m’arrive-t-il ? songea-t-elle. Mais une nouvelle torsion ressentie dans son ventre eut tôt fait de chasser cette question. Lorsque les Trois redescendirent la pente pour s’engager dans la steppe, elle leur emboîta le pas.
À la façon d’une somnambule.
Ils suivirent pendant une semaine une piste calquée sur le chemin qu’avait suivi le Rakshas. La nuit venue ils s’abstenaient d’allumer un feu et consacraient presque tout le jour à courir, ne s’arrêtant qu’aux endroits où leur proie avait effectué une longue halte. Et encore ne s’accordaient-ils qu’un court repos. Ils pistèrent le Rakshas sans relâche sur les contreforts des Dents, les steppes herbues, la vaste plaine de Bethe Corbair et les collines crayeuses du plateau de Roland, jusqu’au moment où Achmed s’arrêta net.
Il leva la main dans le vent avant de refermer lentement son poing. Il adressa un signe de tête à ses compagnons puis disparut derrière la crête d’une colline. Grunthor et Rhapsody le suivirent en rampant vers le point où il s’était mis à plat ventre. Il leur désigna la petite vallée qu’ils avaient devant eux, mais c’était superflu. Ils avaient une vue dégagée sur un groupe de neuf hommes, dont trois avec des chevaux, qui prenaient les ordres d’un cavalier vêtu de gris, un homme à la chevelure de la couleur du cuivre.
Le cœur de Rhapsody rata un battement lorsqu’elle le vit, car il était en tout point identique à Ashe. Ses cheveux n’étaient pas tout à fait aussi brillants et il avait une matérialité incontestable, caractéristique qui ne s’appliquait pas à l’homme qu’elle aimait, mais ils étaient autrement semblables. Il fit un geste aux hommes qui s’éloignèrent rapidement vers l’ouest, puis il s’orienta vers le nord-est et fit avancer sa monture au pas.
Achmed sourit en voyant Grunthor reculer, toujours en rampant, et disparaître sitôt après. Quelle cible idéale pour en finir une bonne fois pour toutes, pensa-t-il. Enfin ! Il adressa un rictus à Rhapsody qui le lui retourna. Grunthor reviendrait sous peu avec les chevaux de ces hommes, et ils reprendraient leur route après avoir placé ces montures en sécurité.
Ils suivirent le Rakshas pendant quelques heures, afin de reconstituer leurs forces après cette journée de poursuite épuisante. Ils gravirent comme leur proie une colline basse pour pénétrer dans un vaste champ de céréales rasé par les moissons, une étendue où les rares gerbes encore debout étaient figées dans une gangue de gelée blanche. Il approchait d’un petit torrent coulant au bas d’un vallon quand Grunthor tapota l’épaule d’Achmed qui leva la main et la ferma en poing. Grunthor et Rhapsody s’écartèrent aussitôt pour prendre position. Achmed attendit qu’ils soient en place pour disparaître parmi les hautes herbes.
Le cheval traversait au pas le champ moissonné et le Rakshas qui le montait gardait le regard rivé droit devant lui, pour laisser son esprit vagabonder à l’horizon sur les chemins des exquises tortures et exécutions alimentant ses rêveries.
Le crépuscule ne tarderait guère à tomber. Il se repaîtrait de sa monture et utiliserait son sang pour se rapprocher des montagnes, telle une flamme noire comme la nuit. Fait coutumier chez ceux qui font des rêves éveillés, le Rakshas mettait son esprit limité à contribution pour imaginer mille façons jouissives d’achever le roi des Firbolgs.
Il avait capturé un soldat de son armée et écouté avec amusement ses histoires horrifiques se rapportant à l’œil, la griffe, le talon et le ventre de la montagne. Quels imbéciles ! s’était-il dit en se penchant pour boire le sang qui jaillissait de la gorge tranchée de ce malheureux. Je suis l’Œil, l’Oreille et la Main de Celui qui a aplani des montagnes.
Le soleil était haut dans le ciel, et il regardait où sa monture posait le pied pour lui éviter de trébucher sur une plaque de verglas. Il fut par conséquent extrêmement surpris de la sentir s’effondrer sous lui.
Avec la rapidité du loup dont il partageait le sang, il sauta de selle pour ne pas se retrouver coincé sous le cheval et opéra sitôt après un rétablissement, l’épée au poing. L’animal venait de recevoir un trait qui l’avait tué net. Il scruta les alentours pour repérer la position qu’occupait le tireur quand ses yeux s’immobilisèrent sur la silhouette d’un géant armé d’une énorme hallebarde qui le chargeait à une vitesse folle. L’adrénaline parcourut ses veines artificielles lorsqu’il établit un rapprochement avec la description que la fille lui avait faite de Grunthor et comprit qu’il était tombé dans un guet-apens. Il tendit la main vers le géant pour dresser entre eux un mur de flammes noires… qui s’éteignirent instantanément, contre sa volonté. Ébranlé par sa disparition, il fit demi-tour pour prendre la fuite.
« Salut, chéri, il y a longtemps. Tu m’as manqué. »
Rhapsody se trouvait à moins de deux aunes de lui, la lame embrasée de Clarion l’Étoile du Jour au poing. Le Rakshas leva le bras pour parer le coup mortel qu’elle s’apprêtait à diriger vers son cœur et il fut pris au dépourvu lorsqu’elle se contenta de lui entailler les genoux. Il entendit Grunthor approcher à pas pesants derrière lui et voulut bondir sur le côté, mais un autre coup de taille de l’épée stellaire le priva de toute possibilité de repli.
« Tu comptais nous fausser compagnie ? Je te l’avais pourtant bien dit, que tu ne m’échapperais pas. »
La femme se dressait sur son passage et engager le combat avec elle le laisserait à la merci du géant qui arrivait dans son dos. Le Rakshas se chercha une meilleure position, mais – tel un rapace qui tentait de lacérer son visage avec ses serres – elle esquivait ses coups et le repoussait constamment. Il ouvrit de grands yeux quand son dos puis sa poitrine entrèrent en éruption… avant de comprendre que Grunthor venait d’y planter son arme.
« Rhapsody ! hurla-t-il à l’instant où ses chairs éclataient autour des fers ensanglantés. Seigneurs, non ! C’est moi, Ashe ! Je ne suis pas un démon ! Aide-moi, par pitié ! »
Rhapsody se rapprochait lorsqu’il poussa un râle d’agonie et tendit vers elle une main implorante, ce qui eut pour effet de faire ressortir plus encore les fers de sa poitrine. Ses yeux, aussi brillants et bleus que le zénith, trouvèrent ceux de la femme et implorèrent sa merci. Comme sa supplique restait lettre morte, une incommensurable souffrance durcit son regard. Il prit plusieurs inspirations superficielles, en frémissant à l’extrémité de la hampe.
« Dieux, comment peux-tu être stupide à ce point ? C’est moi, Rhapsody, ton amant ! » La torsion que Grunthor imprima à son arme le fit hoqueter.
En dépit de tout ce qu’elle avait appris sur cette créature démoniaque, Rhapsody sentit son cœur chavirer en voyant ce sosie d’Ashe battre des bras et des jambes, grimacer de souffrance.
Elle entendit son sang grésiller comme de l’acide en se répandant sur le sol gelé, et l’innommable puanteur à laquelle elle avait déjà été confrontée lui donna des nausées. Elle leva les yeux vers le géant.
« Êtes-vous prêt ? demanda-t-elle à celui qui avait été son premier maître d’armes.
— Prêt ? grogna Grunthor. Certes, Vot’ Seigneurie. Le tout, c’est de lui assener un bon coup bien net. »
Elle serra les dents et se fendit pour plonger Clarion l’Étoile du Jour dans le cœur du Rakshas et le scinder par le milieu. Le démon poussa un gémissement épouvantable, un son insoutenable, et il se démena à l’extrémité de la hallebarde. Rhapsody essuya sa lame sur le sol, ce qui fit fondre un carré de givre et laissa une profonde marque de brûlure dans l’herbe gelée.
« Quelle boucherie », commenta-t-elle.
Elle utilisa ensuite Clarion pour griller le corps qui devint flasque et finit par se dissoudre comme le feu élémental purificateur liquéfiait la glace mêlée de terre qui le constituait. Il s’agissait de flammes stellaires dorées et brillantes et non celles noirâtres du démon, et Rhapsody sentait le mal se consumer en même temps que le reste. De grands ruisseaux boueux s’écoulaient de la silhouette embrasée.
Achmed avait pris position et attendait d’intervenir. Grunthor fit pivoter vers lui la hallebarde, afin de lui présenter les restes du Rakshas.
« Une brochette ? »
Le roi firbolg contint difficilement un rire, vida son esprit et inspira à pleins poumons pour entamer le rituel de Servitude. Son instinct prit aussitôt la relève, et les mouvements s’effectuèrent comme indépendamment de sa volonté. Il ferma les yeux.
Sa bouche s’entrouvrit. Des profondeurs de sa gorge s’élevèrent quatre notes distinctes et soutenues ; une cinquième fut canalisée par ses sinus. On aurait pu croire que cinq personnes chantaient à l’unisson quand sa langue émit des cliquetis rythmés et le Rakshas se raidit.
Il leva la main droite, paume ouverte et rigide, tendue vers le corps embrasé comme pour lui intimer de s’immobiliser. Sa main gauche s’écarta lentement de son flanc et grimpa, les doigts palpitant doucement, à la recherche des vibrations attribuables au sang du F’dor. Il les percevait comme des toiles d’araignées voletant au vent, des filaments dont l’origine remontait à l’aube des Temps, les empreintes digitales d’un ancien mal qui aurait dû disparaître en même temps que l’Île, maintenues sous contrôle par sa main droite et son sang de Dhracien. Il percevait également la présence d’un autre esprit primordial, une entité d’une nature différente de celle impure du démon. Il inséra ses doigts dans les mailles métaphysiques et les tira, avant d’enrouler les brins autour de sa main. Il vit le corps tressauter et dégagea vigoureusement cette longe invisible.
Ses yeux s’étrécirent comme les mouvements du Rakshas s’interrompaient soudain. Une lueur éblouissante naquit dans les flammes dorées et émergea du corps rigidifié, provoquant chez Rhapsody un hoquet de stupéfaction. C’était le bout d’âme subtilisé à Ashe qui avait été chassé par la mort du corps de son hôte et qui s’apprêtait à se dissiper dans l’éther. Achmed avait asservi le sang du démon, mais l’âme appartenait à Gwydion et, sortie de sa geôle, elle flottait devant eux en attendant qu’un courant d’air l’emporte vers la lumière.
Rhapsody brandit Clarion vers l’essence palpitante et psalmodia le nom d’Ashe. Le fragment d’âme luminescent s’immobilisa. Elle courut vers le corps embrasé et tendit la main pour saisir cette chose immatérielle, pour l’arracher à la mort et la coller contre son cœur sans se brûler pour autant.
Grunthor fut sidéré de voir la clarté se dissoudre en elle, illuminer son torse et le rendre momentanément translucide, avant que tout se réduise à un vague éclat qui se dissipa en un instant. La chevelure de Rhapsody resplendit dans des tonalités dorées, comme nimbée par le soleil couchant, avant de retrouver ses nuances habituelles. Le sergent regarda tour à tour Achmed – toujours concentré sur l’étrange danse macabre dhracienne pendant que l’être de glace fondait et coulait dans le sol –, puis Rhapsody dont l’expression passait de l’extase à l’horreur, les yeux rivés sur un point situé au-delà du roi firbolg.
S’il vit la silhouette plonger, Grunthor était trop éloigné pour pouvoir intervenir.
Rhapsody avait reconnu Jo en dépit de l’expression qui métamorphosait son visage en masque démoniaque. Elle comprit immédiatement ses intentions, car elle brandissait la dague aux incrustations de bronze que Grunthor lui avait donnée dans la Maison du Souvenir. Elle allait poignarder Achmed qui n’avait pas terminé le rituel de Servitude. Le temps manquait pour l’intercepter, et le cœur de Rhapsody cessa de battre quand elle comprit qu’une seule possibilité s’offrait à elle.
Elle interrompit le rituel en faisant choir Achmed d’un coup d’épaule, pour s’interposer entre le Dhracien et Jo qui obliqua aussitôt vers lui. Elle était rapide, bien plus que Rhapsody n’aurait pu l’imaginer. Le poignard fendit l’air pour s’abattre vers le cœur du roi firbolg. Rhapsody utilisa Clarion pour parer ce coup tout en déplaçant latéralement la lame ignée qui sectionna l’abdomen de l’adolescente sans rencontrer de résistance. Elle sut avant même de s’être redressée que la blessure serait fatale.
Jo lâcha son arme. Sa bouche s’ouvrit et elle se releva, les yeux baissés vers son ventre. Il n’y eut tout d’abord qu’une simple déchirure dans sa chemise, avant que le tissu ne vire au noir puis au rouge sombre et que les chairs ne s’écartent pour laisser échapper ses viscères. Elle regarda Rhapsody, les traits déformés par la terreur ; son visage était redevenu familier depuis la dissolution du masque démoniaque. Aussi livide qu’un cadavre, Rhapsody lâcha Clarion pour tendre les mains vers celle qu’elle aimait comme une sœur.
Les genoux de Jo cédèrent et du sang jaillit par intermittence de l’entaille d’où ses intestins sortaient en se lovant. Il y avait également autre chose, au sein de ces viscères. Rhapsody discerna de petits cirres vert foncé rappelant la rafle d’une grappe de raisin ou les tiges des haricots à rames. Quelque chose qui avait tout d’une grosse épine.
Brusquement, la concentration l’isola des bruits ambiants et, dans un silence désormais absolu, elle se remémora les propos d’Ashe : C’était comme une liane qui remontait ma colonne vertébrale, s’enroulait autour de mon âme, devenait un élément de mon être avec autant de douceur qu’une légère brise se répandant en moi pour envahir ma cage thoracique. L’épouvantable pensée qui s’imposait à elle – la conviction d’avoir porté un coup fatal à Jo – fut remplacée par une prise de conscience encore plus insoutenable.
« Seigneurs ! Achmed ! Achmed ! Ce démon l’a asservie ! »
Tous regardèrent Jo, puis le sol. La gelée blanche déposée sur l’herbe s’évaporait en une brume tourbillonnante qui s’épaississait au point de devenir un cordon ombilical vaporeux reliant l’abdomen de la malheureuse au champ situé au-delà. Ce nuage s’assombrit et acquit de la substance pour se transformer en liane fibreuse hérissée d’épines et recouverte d’une écorce argentée. Elle se vrillait en s’élevant du sol pour ramener Jo qui gisait sur le dos vers sa racine.
Des caillots d’écume jaunâtre s’échappaient d’entre ses lèvres et sa peau virait rapidement au gris. La cascade de sang intermittente semblait intarissable et aspergeait le sol et ses compagnons de mouchetures écarlates. Elle avait la bouche ouverte sur une protestation silencieuse, les traits déformés par les affres de l’agonie. Ils virent un vague halo émerger, captif d’un cocon de lianes, avant que le corps ne se rigidifie. Le physique fusionnait avec le métaphysique pour préparer la séparation du corps et de l’âme.
Grunthor et Rhapsody plongèrent sur Jo et agrippèrent ses membres raidis tout en cherchant désespérément une prise sur le sol. Avec une détermination farouche, ils dégainèrent leurs armes – Grunthor le Bon Camarade et Rhapsody la dague en griffe de dragon. Ils entreprirent aussitôt de taillader le lien, pour le séparer des entrailles de Jo. Des fragments de chair et de viscères les éclaboussaient alors qu’ils frappaient d’estoc et de taille ce qui avait été ses organes vitaux. Jo libéra un dernier gargouillis, puis les seuls sons qui s’élevèrent de son corps furent les sifflements de l’air qui s’échappait de ses intestins, les craquements de la peau et des muscles déchirés et les clapotis de son sang.
L’abominable plante grimpante résistait comme un être doué de raison. Ses vrilles se lovaient et s’associaient en griffes squameuses pour lacérer cruellement ses agresseurs. Elle fendit le cuir épais de Grunthor au niveau du poignet et fit couler son sang. Ses ramifications s’enroulèrent autour de la cheville de Rhapsody, interrompant la circulation sanguine, et des épines devenues démesurées se plantèrent dans son dos en se détendant comme des serpents. Aux points d’impact, la chair grésillait et fumait comme si elle avait reçu des projections d’acide.
Les lianes claquaient tels des fouets et leurs barbillons épineux griffaient la face de Grunthor, pendant que des centaines de cirres de plus petite taille enserraient ses poignets et tentaient de transpercer son cuir. Tant le géant que Rhapsody se battaient en essayant de faire abstraction de ces attaques et, bien qu’ils aient à eux deux immobilisé Jo sous leur masse non négligeable, la plante diabolique était assez puissante pour continuer de tirer par à-coups spasmodiques l’adolescente vers le milieu du champ.
Tandis qu’il traversait la plantation de céréales enrobées de gelée blanche, Achmed sentait l’air ambiant crépiter d’énergie. La trame de l’univers avait subi ici une déchirure, un accroc comparable à celui qu’il avait vu sur l’Île et qui donnait accès aux horreurs enfouies dans les profondeurs de la Terre et du Passé. Il s’arrêta dès qu’il atteignit l’extrémité de la liane. Il discernait, flottant dans les airs devant lui, les vagues contours d’une porte, un seuil d’où s’échappaient cette énergie et des ténèbres fumeuses. Une puanteur écœurante trop familière souillait l’air. Comme en présence du Rakshas.
« F’dor ! » cria Achmed, pour alerter Grunthor.
Le géant hocha la tête mais poursuivit sa macabre besogne en essayant d’esquiver les coups portés par les griffes fibreuses. Achmed repoussa son capuchon, inhala à pleins poumons et referma les mains sur les montants de la porte métaphysique. Il la suspectait de s’ouvrir sur le Monde d’En-Bas dont la puanteur de charnier remontait jusqu’à lui par ses fissures spectrales. La porte rua et poussa un rugissement qui fut renvoyé en écho dans la prairie et la vallée visible en contrebas.
Son rythme cardiaque s’emballait et son sang entrait en ébullition, ce qui s’accompagnait d’un bourdonnement d’insecte rappelant les stridulations des ailes d’un criquet. La colère et l’énergie réclamée pour bloquer l’accès par des techniques de concentration apprises une éternité plus tôt le faisaient trembler. Avec plus de force de volonté que musculaire, il déplaça son corps pour caler son épaule contre le portail semi-immatériel. La fureur des hurlements qui s’élevaient du côté opposé égalait la sienne.
Rhapsody hoqueta en voyant les vrilles de la plante refermées autour de la poche de clarté s’éloigner de celles qui enserraient le cadavre… Le démon emportait son âme. Dans un instant la sœur qu’elle avait tant aimée, et qu’elle avait fait serment de protéger, se retrouverait à tout jamais captive dans un brasier infernal, aux mains du dernier des F’dors. Une autre pensée insoutenable.
Elle plongea vers la droite et roula sur le sol pour se dégager de la liane, laissant Grunthor abattre son arme avec vigueur. Elle fît le vide dans son esprit, dans la mesure de ses possibilités, puis elle prit une inspiration et se mit à chanter. Elle prononçait le nom de Jo, heureuse que son amie lui ait finalement avoué ne pas avoir de patronyme. Elle entama un chant de retenue.
Il débutait comme une simple mélodie qui se répétait sans cesse, mais à laquelle un nouvel élément s’ajoutait à chaque refrain : une note, une pause, un temps fort, ce qui lui permettait de conserver sa structure répétitive tout en acquérant une indéniable complexité.
De ce rondeau naquit un filament de lumière qui enveloppa la lueur captive des spirales de liane, formant des boucles et des entrelacs qui devinrent une chaîne lumineuse en suspension dans le vent. Pendant que Rhapsody répétait les strophes, cet ensemble fusionna pour devenir un cercle, puis une sphère, un chapelet d’anneaux scintillants rappelant les mailles de son armure en écailles de dragon. Elle le guida dans les airs comme elle eût déplacé une nasse dans les flots, en imbriquant dans le chant tant le nom de Jo que leurs liens sororaux, jusqu’au moment où elle prit son âme dans ces rets. Peu après, la chaîne et la liane se retrouvaient à l’opposé l’une de l’autre, avec l’esprit de Jo captif entre les deux.
En proie à une anxiété privée de focalisation, la clarté miroitante essayait de se dégager des liens musicaux en se projetant d’un côté et de l’autre. Rhapsody avait une respiration hachée et rapide, ses notes se détachaient en staccato comme la réalité de ce qui s’imposait à elle. En veillant à ne pas interrompre son chant, elle prit Clarion l’Étoile du Jour et la leva au-dessus de sa tête pour l’abattre – en mettant à contribution tout ce qui subsistait de ses forces – sur la tige principale de la plante maléfique reliant la dépouille de Jo à la porte.
Un hurlement hideux agressa ses tympans et la liane se mit à palpiter. Vrilles et épines s’agitèrent follement pour lacérer tout ce qu’elles avaient à leur portée. Grunthor fut expédié au loin quand la liane tranchée se rétracta à travers la porte en claquant comme un fouet. Seule son agilité extraordinaire permit à Achmed d’esquiver la tige qui se ruait vers lui ; et, même ainsi, les barbillons qui le frôlèrent déchirèrent ses effets. Libéré, le corps de Jo tomba sur le sol et Grunthor se releva pour retirer les derniers bouts de liane présents dans sa cavité abdominale.
Bien que titubant, Achmed resta debout pendant que l’accroc dans la trame de l’univers se refermait puis disparaissait. Il parcourut les lieux du regard, avant de regagner le point de chute du Rakshas, de s’accroupir et de toucher pensivement le sol maculé de sang.
Rhapsody laissa Grunthor terminer seul son œuvre purificatrice et se dirigea vers Jo sans interrompre son chant de retenue. Elle s’agenouilla sur le sol gelé et ensanglanté pour prendre son amie dans ses bras et s’abandonner aux larmes d’un chagrin plus intense que tout autre dont elle gardait le souvenir. Mais elle chantait toujours, en hoquetant entre deux notes, pour retenir Jo en ce monde. Lentement, sans seulement en avoir conscience, elle remit les entrailles déchiquetées de l’adolescente à l’intérieur de la cavité abdominale. La luminosité du soleil agressait ses yeux et le monde nageait dans un brouillard propre à donner des nausées.
Rhapsody. Elle entendit à peine ce murmure, pratiquement couvert par les battements de son pouls à ses oreilles.
Puis elle baissa les yeux sur le visage de Jo, à travers un voile de larmes. La lividité cadavérique faisait déjà son œuvre, et le soleil se réfléchissait sur des yeux qui ne voyaient plus rien, grands ouverts comme sa bouche. La voix, aussi légère que la brise, répéta son nom au-delà du chant balbutiant.
Rhapsody, laisse-moi partir. Je souffre.
« Je regrette, je regrette tant ! Je n’ai jamais eu l’intention de te tuer. J’adoucirai cette épreuve, Jo. » Des sanglots se mêlèrent à son chant. « Tiens bon, tiens bon, Jo. Par un chant, je peux te ramener à la vie. Je l’ai fait, pour Grunthor… Je trouverai un moyen, il doit bien exister. Je vais tout arranger… »
Laisse-moi partir, Rhapsody. Ma mère m’attend.
Rhapsody secoua la tête, en essayant de repousser les mots qui flottaient dans le lointain. Ils étaient là, plus légers que les turbulences de l’air brassé par les ondes de souffrance, et ils étaient marqués par le sceau d’une finalité et d’une détermination qu’elle n’aurait pu contester. Au plus profond de son âme, là où s’ancrait son lien avec l’adolescente, Rhapsody ressentait de l’impatience, le désir de ne plus subir le poids écrasant du monde.
En tremblant, elle termina le rondeau et serra le corps inerte contre elle. Mais la musique se poursuivit, une douce mélodie reprise par la terre et par l’air, la rébellion du cœur de la Chanteuse qui refusait d’obéir à ce qu’elle savait pourtant être juste. Jo avait perdu toute souplesse mais Rhapsody entendait très nettement sa voix, toujours aussi aérienne.
Tu disais vrai, Rhapsody. Elle m’aime. Les tremblements de la Chanteuse devinrent incontrôlables et ses larmes se changèrent en sanglots qui l’obligeaient à reprendre son souffle. Le bonheur m’attend. Laisse-moi partir. Je veux enfin le connaître.
L’énorme main de Grunthor se posa avec douceur sur la tête de Rhapsody. « Laissez-la, ma chérie. Dites adieu à cette pauv’ petite demoiselle et souhaitez-lui bon voyage. »
Rhapsody puisa au tréfonds de son être la force réclamée pour allonger Jo sur le sol, avec beaucoup de douceur, en laissant la mélodie s’achever. Ce fut avec des doigts tremblants qu’elle ferma les yeux aveugles. Bien qu’étourdie par la chaleur et le sang, elle entama d’une voix hésitante le Chant lirin du Passage, cet air immémorial interprété sous d’innombrables deux étoilés voilés par la fumée des bûchers funéraires. Pendant qu’elle récitait ces très vieilles paroles, elle les chargea d’amour et de regrets, et trancher les liens qui l’unissaient à la Terre hâta la transition vers la lumière de celle qu’elle avait tant aimée.
Loin au zénith, elle entendit une dernière fois la voix, aussi douce et légère que des flocons de neige.
Rhapsody, ta mère te fait dire qu’elle t’aime, elle aussi.
Ivre de soulagement, Rhapsody baissa une fois de plus la tête vers le cadavre et laissa couler ses larmes. Elle sentit Grunthor soulever et emporter Jo. Rhapsody voulut se lever pour le suivre, mais le sol fit une embardée et elle tituba. Des mains puissantes s’avancèrent pour la soutenir avant qu’elle ne s’effondre.
« Là ! »
Achmed la fit pivoter vers lui. Elle était couverte de sang du cou jusqu’aux genoux, et des fragments de liane et de viscères adhéraient à ses vêtements quant à eux calcinés et fumants par endroits. Il la serra contre lui, un bras autour de ses épaules pendant qu’il utilisait sa main libre pour caresser ses cheveux et son dos, tant pour la réconforter que pour s’assurer qu’elle n’avait pas subi de blessures. Il ramena rapidement des doigts rouges et poisseux.
« Rhapsody ? »
Il vit qu’elle blêmissait et que ses yeux se révulsaient. Il l’allongea sur le sol en appelant Grunthor, puis il l’inspecta avec frayeur pour chercher l’origine de cette hémorragie. Il souleva la cuirasse en écailles de dragon et la fit redescendre sans avoir vu la moindre entaille. Il se laissa alors guider par son flair et les pulsations cardiaques décroissantes pour découvrir sur sa cuisse de vilaines balafres longues comme sa main. Une épine était fichée dans une de ces plaies dont les lèvres palpitaient à chaque battement de cœur. Achmed sut aussitôt qu’une artère avait été sectionnée car les fluides vitaux qui teintaient le sol étaient vermeils.
« Allons, Rhapsody, il nous reste à mener des combats bien plus âpres que celui-ci, lui lança-t-il pour l’inciter à réagir avant de perdre conscience. Je sais que vous trouvez le rouge très seyant, mais pousser la coquetterie aussi loin frise le ridicule. » Grunthor la fît basculer sur le flanc, retira le fragment d’épine et l’immobilisa pendant qu’Achmed déchirait le bas de son manteau et s’en servait pour lui improviser un garrot. Puis il prit son outre et aspergea d’eau son visage, dans l’espoir de la faire réagir. Comme il n’obtenait aucun résultat, il tapota sa main puis sa joue, et elle finit par battre des cils.
Il savait à quel point sa prise sur sa conscience était précaire.
« Je dois avouer que j’ai énormément apprécié, lui murmura-t-il à l’oreille. Vous ne pourriez pas vous évanouir un peu plus souvent, et m’offrir d’autres prétextes pour vous gifler ? » La réaction de Rhapsody fut à peine perceptible. « Écoutez, ce n’est vraiment pas le moment de dormir ! Cette façon de vous soustraire à vos devoirs est indigne de vous. » Il ne voyait plus les panaches de son haleine dans l’air glacé et il leva les yeux vers Grunthor, qui secoua la tête.
« Prends Jo et je me charge de Rhapsody. Les chevaux sont à environ une demi-lieue d’ici, au pied de cette colline. Il faut les emmener loin d’ici.
— À vos ordres. »
Grunthor alla chercher le cadavre, et le sol vibra sous les pas rapides du géant.
Ils emportèrent les deux femmes, une qui était morte et l’autre qui ne valait guère mieux, vers le bas de l’éminence battue par le vent en direction de la cachette dans laquelle les attendaient des montures, des bêtes qu’ils sellèrent tristement avant de prendre le chemin Sepulvarta.